sindika4Sindika Dokolo, gendre du président de l’Angola en poste depuis 1979, est considéré comme le plus grand collectionneur d’art contemporain du continent. Comme la mode, l’art contemporain connaît des tendances plus ou moins passagères. Après la Chine, c’est l’Afrique qu’on promeut comme un nouvel eldorado de la création actuelle, corollaire de l’expansion économique du continent.

Les indices qui attestent de cette montée en puissance ne manquent pas. On peut citer la foire dédiée aux artistes du continent et organisée au mois d’octobre à Londres depuis 2013. Forte de son succès européen, elle a lancé en mai dernier une édition sœur à New York. Ou la Biennale de Venise, qui, pour la première fois cette année, a confié sa direction artistique à un commissaire d’exposition originaire d’Afrique, l’Americano-Nigérian Okwui Enwezor. Autres signes: l’acquisition par des poids lourds comme la Tate ou le Smithsonian (Washington) d’art contemporain africain, l’organisation d’enchères spécialisées ou la création de fonds d’investissement dédiés.

sindika1«Cette mode poussée par le marché est superficielle», s’agace Sindika Dokolo. Durant l’Ascension, il invitait la presse internationale – dont Le Temps – à Porto, au Portugal, pour visiter You Love Me, You Love Me Not, une exposition d’œuvres de sa collection. «L’art contemporain africain doit atteindre son potentiel de l’intérieur. Nous devons créer des vocations de collectionneurs au cœur même du continent.»

Né en 1972 à Kinshasa, l’homme d’affaires est marié à Isabel dos Santos, la femme la plus riche d’Afrique selon Forbes et la fille aînée du président angolais José Eduardo dos Santos. Ils habitent avec leurs enfants dans la capitale de l’Angola, Luanda.

Sindika Dokolo détient la plus grande collection africaine d’art contemporain, soit environ 3000 œu­vres réunies dans la fondation qui porte son nom. Il possède également des entreprises angolaises (dans les télécommunications et l’industrie PVC), gère des affaires et des biens immobiliers en République démocratique du Congo, est administrateur de Nova Cimangola (active dans la production de ciment) et d’Amorim Energia (qui possède 33% du groupe pétrolier et gazier portugais Galp Energia)

sindika3Le Temps: Quelle est l’origine de votre passion pour l’art?

Sindika Dokolo: J’ai grandi en Belgique et en France, en affirmant mes goûts artistiques à partir de ceux de mes parents. Ma mère, Danoise d’origine, me traînait dans les musées lorsque j’étais petit, ça a laissé des traces. Quant à mon père [Augustin Dokolo, qui a créé en 1969 la Banque de Kinshasa, la première banque à capitaux nationaux d’Afrique subsaharienne, ndlr], il comprenait fondamentalement ce qu’est l’art classique africain. La plupart du temps, le public ne parvient pas à dépasser le contexte anthropologique des œuvres: dans les musées, on expose un chef-d’œuvre luba à côté d’une hutte et d’instruments pour montrer comment la population vivait à l’époque. Or, ce faisant, on passe à côté de la valeur artistique de ce patrimoine.

Quelle est la place de l’art africain sur le marché?

Les masques fang ou n’gil atteignent aujourd’hui des millions de dollars sous le marteau. Pas parce que les gens comprennent leur valeur mais parce que ces pièces font penser à des œuvres modernes, des Picasso ou des Braque. Il est vrai qu’elles ont inspiré ces artistes et les maisons d’enchères en profitent. A côté d’œuvres d’art moderne, elles exposent par exemple un grand fétiche à clous du Congo puis invitent les acheteurs en leur suggérant que si on aime Picasso ou Braque, c’est bien d’avoir aussi un serpent baga pour accompagner ou un masque n’gil, comme ça on a la parfaite panoplie du collectionneur d’art. Pour autant, je n’ai rien à reprocher à ces maisons d’enchères: je considère que, contrairement aux expositions dans des musées poussiéreux, celles chez Christie’s ou Sotheby’s sont vivantes, on sent qu’il y a de l’argent derrière! L’art est ici pleinement assumé comme objet de désir et de convoitise, d’intérêt et de calcul.
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Quant à la mode actuelle pour l’art africain contemporain, je trouve insupportable que des gens extérieurs au contexte des œuvres en fixent la valeur. Avec ma fondation et le mouvement que j’essaie de créer [baptisé un moment le Luanda Pop, ndlr], je veux reprendre le contrôle du marché, dire ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas

De quelle manière?

En me concentrant sur la carrière des artistes et sur la façon dont leur travail entre en résonance avec les problématiques actuelles du continent. Et surtout, je fais en sorte qu’ils soient très bien collectionnés en Afrique. C’est un des premiers paramètres pour évaluer la solidité d’une carrière. Une fois la base nationale du marché d’un artiste établie, le développement international peut suivre.

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