La journaliste russe Ekaterina Semina-Mac Farlane vit à Moscou avec son mari français et leurs deux filles. Son ouvrage sur l’éducation des enfants à la française, Comment fait-on des Français ?, vient de paraître en Russie, aux éditions Eksmo. Rencontre.

Le Courrier de Russie : Qu’avez-vous à apporter au lecteur russe, déjà gâté par les traductions de Bébé made in France, de Pamela Druckerman, ou encore French Kids Eat Everything, de Karen Le Billon ?

Ekaterina Semina-Mac Farlane : Le regard d’une maman russe n’est pas le même que celui d’une maman américaine, il y a des subtilités que seules les Russes peuvent comprendre, et je trouve qu’il est important de partager mon expérience. J’espère aussi pouvoir faire découvrir un peu mieux aux Russes la France et ses habitants. Dans ce livre, je ne donne pas seulement des conseils sur l’éducation, mais aussi des informations sur la vie dans ce pays, les coutumes, les traditions… En préparant ce livre, j’ai interviewé des dizaines de gens : spécialistes de l’enfance, psychologues, enseignants, parents… Ils m’ont permis de mieux comprendre certaines facettes du caractère national français ! Par exemple, à un enfant français, on apprend très tôt à dire « bonjour ». Et tout le monde remarque effectivement que les Français, en général, sont très polis. Mais pour le petit, cela veut dire aussi « j’existe », cela contribue au développement de son autonomie.

LCDR : Quelles sont les différences entre les modèles d’éducation russe et français, selon vous ?

E.S-M.F. : Les Français estiment que le nouveau-né doit s’adapter au rythme de ses parents. Chez les Russes, c’est l’inverse ! La famille toute entière tourne autour des petits. Dans le même temps, les Français font beaucoup plus d’enfants –  le taux de natalité est actuellement à 2,03 enfants en moyenne pour les Françaises contre 1,7 en Russie – mais cela ne les empêche pas de vivre leur vie.

Les Français estiment que le nouveau-né doit s’adapter au rythme de ses parents. Chez les Russes, c’est l’inverse !

Au départ, je me disais : « Mais ce n’est pas possible – si mon enfant est malade, je dois annuler tous mes rendez-vous importants et rester près de lui ». Tout cela, à la grande incompréhension de ma famille française qui me traitait de mère poule… De la même façon, les questions d’hygiène sont perçues différemment de deux côtés.

LCDR : Par exemple ?

E.S-M.F. : Il y a eu récemment une épidémie de scarlatine au lycée français de Moscou. Les parents russes ont aussitôt demandé d’imposer une quarantaine, alors que les Français gardaient leur calme. J’ai regardé ce que les encyclopédies dans les deux langues disaient de cette maladie : pour les Russes, c’est une infection « grave et contagieuse », alors que pour les Français, il s’agit d’une pathologie tout à fait anodine, à condition de prendre des antibiotiques rapidement. Là où les médecins russes se prononcent pour une hospitalisation en urgence, les Français disent souvent « c’est pas grave » !

LCDR : Et vous, avec quel modèle êtes-vous le plus à l’aise, finalement ?

E.S-M.F. : Ce que j’apprécie le plus, dans le système français, c’est qu’on y apprend aux enfants à être autonomes dès le plus jeune âge. À partir de trois ans, ils vont à l’école maternelle, et c’est une véritable école : avec des cours, un programme, un rythme scolaire et des maîtresses. Les enfants doivent apprendre peu à peu à devenir indépendants, à s’habiller seuls, à ranger leurs affaires. Dans la liste de matériel que doivent fournir les parents, à part les mouchoirs et les crayons, il y a des chaussures de rechange sans lacets – le maître, la maîtresse ou l’assistante ne sont pas censés aider systématiquement les petits à se chausser, ce qui est souvent le cas en Russie. Certes, on apprend vite à se débrouiller tout seul. Mais, pour l’anecdote, je connais des garçons français qui, à 15 ans, ne savent toujours pas nouer leurs lacets !

LCDR : Et en tant que maman ?

E.S-M.F. : Pour les Françaises, il est important de « rester femmes tout en étant mères ». Elles se disent : « Tu ne dois pas sacrifier ta vie pour tes enfants. » L’enfant a besoin d’une mère heureuse et épanouie – et comment peut-elle l’être si elle sacrifie tout pour son enfant ? Vous voulez vous faire belle avant un dîner familial ? Prenez votre temps, le repas attendra : autant qu’on le sache, personne n’est encore mort de faim en 20 minutes !

LCDR : Cependant, certains hommes français sont attirés précisément par ce qu’ils appellent un « abandon » – cette aptitude de la femme russe à tout sacrifier pour ses proches…

E.S-M.F. : À mon avis, la vérité est quelque part au milieu ! Il faut rechercher l’équilibre. C’est ce qui est intéressant dans les deux cultures, russe et française. Elles se complètent à merveille. Aujourd’hui, les femmes russes ont du mal à laisser leurs enfants avec leurs maris – et quand cela leur arrive, elles les appellent toutes les deux minutes pour savoir comment vont les petits ! En France, à l’inverse, il y a des mouvements pour les droits parentaux des pères. Ce sont des univers, des histoires, des cultures différentes !

LCDR : Que pensez-vous du rôle du père dans la famille contemporaine ?

E.S-M.F. : Si le père peut changer des couches ou donner le biberon, c’est positif, mais son rôle est d’aider l’enfant à se détacher de sa mère. Les Français soulignent que le père ne doit pas s’approprier le rôle maternel. Tous les pères que j’ai interviewés pour le livre m’ont dit que, même s’il s’agit d’une fille, ils se sentent obligés de lui apprendre à faire quelque chose que la mère ne lui apprendra pas. À mon avis, l’évolution du rôle du père en Russie devrait plutôt aller dans ce sens là. Les pères russes devraient passer plus de temps avec leurs gamins : pas pour devenir une « seconde maman», mais pour être père à part entière, présent et engagé.

LCDR : Le rôle de l’État est-il important dans l’éducation, selon vous ?

E.S-M.F. : L’État français se présente comme un modérateur, dans les cas où les parents on du mal à communiquer, dans des cas de divorce difficile, par exemple. L’État veille à ce que les droits des deux parents et de l’enfant ne soient pas bafoués, que le principe d’égalité soit respecté. Mais en matière de vie familiale, il est difficile d’imposer des « solutions-miracles ». Dans le cas de la garde alternée, par exemple, de plus en plus répandue en France, les deux parents ont les mêmes droits. Mais la situation est souvent difficile à vivre pour les enfants : ce n’est pas évident, surtout pour des petits, de changer de maison tous les 15 jours…

Les Français eux-mêmes sont très critiques – quand je leur parle de leur système d’éducation, ils disent qu’il est « usé », qu’il ne fonctionne plus

LCDR : Y a-t-il des choses que vous n’appréciez pas dans l’éducation à la française ?

E.S-M.F. : En fait, je ne voulais absolument pas critiquer l’éducation à la française. Mais les Français eux-mêmes sont très critiques – quand je leur parle de leur système d’éducation, ils disent qu’il est « usé », qu’il ne fonctionne plus. Personnellement, je n’ai jamais réussi à adhérer totalement à l’hédonisme français – ce n’est pas du tout mon truc !

LCDR : Pensez-vous que la pratique de l’éducation à la française va se répandre en Russie ?

E.S-M.F. : J’ai accordé récemment une interview à une chaîne de radio pour enfants. Pendant l’émission, un monsieur de Kazan a appelé en m’accusant de promouvoir des valeurs françaises, c’est-à-dire non-traditionnelles. Ils ont l’impression qu’en France, il n’y a que des homosexuels efféminés qui ne connaissent rien à l’éducation… J’espère simplement que mon livre permettra aux Russes d’être un peu plus objectifs quant à la société française. Je parle notamment de la tolérance. En France, les enfants handicapés vont dans les écoles ordinaires – dans les cas les plus compliqués, ils ont des accompagnateurs. L’important est d’apprendre la tolérance à l’égard de ceux qui ne te ressemblent pas. Il ne s’agit pas d’idéaliser un modèle d’éducation, mais de trouver une synthèse de ce qui se fait de mieux, respectivement, dans les patries de Voltaire et de Pouchkine.

LCDR : Il n’y a pas si longtemps, en Russie, on ne voyait pas les enfants comme des êtres à part entière. Ces derniers temps, les choses changent. Combien de temps la Russie mettra-t-elle à adopter une approche plus personnalisée à l’égard des petits, selon vous ?

E.S-M.F. : Pour moi, il n’est pas question de temps mais de volonté. Je ne peux pas imaginer un milieu plus conservateur, en Russie, que l’enseignement dans son ensemble (avec des exceptions, heureusement). Par exemple, on a encore du mal à écouter et prendre en compte l’opinion de l’élève. Il faut une volonté de changement – si vous avez cette volonté, il y a des chances que la génération de vos enfants soit différente. Mais après tout, jusqu’à la vulgarisation des travaux de Françoise Dolto dans les années 1960, la vision de l’enfant était très différente en France. Imaginez-vous que les enfants n’avaient pas le droit de parler à table ! En seulement 50 ans, le nouveau modèle a tellement avancé que les Français pensent déjà à reculer ! Mais ce que j’apprécie, c’est que la société française réagit vite aux changements négatifs. Le phénomène de l’enfant-tyran, par exemple, est relativement récent – mais il y a déjà des ouvrages, des publications dans la presse de psychologues et de psychiatres, qui disent : attention, ce phénomène est à prendre au sérieux ! La société française est très vigilante. Je pense que la société doit décider par elle-même de ce dont elle a besoin.

Source: http://www.lecourrierderussie.com/culture/livre/2014/10/education-francaise-russe/